samedi 26 avril 2014

Un certain jour de printemps

Tout avait pourtant bien commencé, ce lundi 1er mai.

C’était en 2002.
J’étais arrivé fin février aux Antilles, après une transat en solitaire, celle de mes soixante ans, avec le sentiment que j’avais enfin atteint « la vitesse de libération », ainsi que j’appelais la capacité de quitter pour de bon un pays où les libertés s’amenuisaient sans cesse ; où montaient irrésistiblement les tensions dues à l’hétérogénéité galopante de la population.
Pour être pleinement heureux, il ne me manquait que l’essentiel. Séparé de ma fille cadette par un départ à la hussarde de sa mère, je me consolais en me promettant de faire venir l’enfant aussi souvent que possible sur le bateau de papa. Elle venait d’ailleurs de repartir pour la France, après trois semaines d’une présence qui m’ensoleillait encore.

Ce lundi-là, j’attendais deux visiteurs. Un couple de vieilles connaissances, rencontrées en Méditerranée. Lui, plaisancier, ancien Commandant de Bord chez Air France, retraité avec une pension de l’ordre de soixante-dix mille francs mensuels, bonhomme assez jovial et nullement imbu de lui-même malgré son niveau de revenus.
De gauche, bien sûr, et dorlotant son confort intellectuel avec divers dons à des associations bien-pensantes, son maître à penser était Albert Jacquard, un mathématicien devenu prophète des bobos.

Convictions sulfureuses


Avec Nicolas (les prénoms ont été changés, hi hi), nous parlions voiliers et conduite d’un Airbus, rarement politique. Son ton péremptoire, dans ce cas, m’en dissuadait. Nous étions alors dans les années quatre-vingt dix, et il y avait de bonnes raisons – c’est encore vrai, mais un peu moins, aujourd’hui – de rester évasif au sujet de convictions qui sentaient le soufre.
Surtout dans le milieu où je travaillais, il fallait être du bon bord. Je me contentais généralement d’afficher un scepticisme patelin à propos les vertus du socialisme, ce qui n’était pas toujours suffisant. C’est ainsi que convié à me faire « briefer » sur je ne sais plus quelle campagne publicitaire pour un produit dont je ne me souviens pas davantage, le patron de l’agence m’avait habilement sondé sur la pureté de mes croyances, me parlant longuement de la Shoah (ce dont je suis certain, c’est qu’il ne s’agissait pas du « produit » à promouvoir). Sans doute avais-je manqué d’enthousiasme, marmonnant quelques « oui, c’est terrible ». Le contrat m’avait échappé.

(Je m’en suis félicité plus tard, le récipiendaire s’étant assis sur ses honoraires impayés, ce qui l’avait conduit au bord de la faillite).

« La France a honte »


J’attendais donc Nicolas et sa compagne, ce 1er mai 2002.
On se souvient.
Le premier tour de l’élection présidentielle avait eu lieu le 21 avril. Malgré toutes les prévisions des instituts de sondage, Le Pen avait précédé de peu Jospin.
D’imaginer les piaillements de la basse-cour m’amusait fort. J’en trouvais l’écho en écoutant la radio. C’était l’escalade des déclarations et des manifestations. Des démocrates exemplaires rejetaient le résultat des urnes et en appelaient à la rue, à la « vraie France ». Les artistes-sic, les intellectuels auto-proclamés, l’équipe de France de foot, de rugby, tous s’agitaient, criaient leur détermination. On entendait « La France a honte ». La France, c’était eux. Eux, les seuls Français légitimes, d’une légitimité qui n’était même pas celle de Pétain. Patrick (Bruel) et Bertrand (Cantat) éructaient. D’un ton pénétré, la chevelure savamment décoiffée style Bernard-Henri, Pierre (Arditi) déclarait pompeusement : « j’entre en résistance »…

Là-dessus arrivèrent Nicolas et sa compagne, débarqués en fin d’après-midi d’un vol qui ne leur avait pas coûté cher, contrairement à celui que j’avais payé à ma fille sur mes six cents euros de revenus mensuels.
Nous allâmes déposer leurs bagages à bord, et revînmes dîner au restaurant.

Ça ne rata pas. La compagne de Nicolas proclama du ton qui convient à la poule parlant de ses poussins : « À cette heure-ci, mes enfants sont certainement en train de manifester. »
J’aurais dû me taire. Oh, je ne désapprouvai pas ! Mais mon mauvais génie me glissa cette réponse sibylline : « Tous ces gens qui manifestent, ils auraient mieux fait d’aller voter. »
Car il était probable que le taux d’abstention, et la dispersion des voix de gauche, avaient permis au vieux lutteur d’arriver en seconde position.

Un taux critique


Résultat dont je me félicitais bien sûr, mais avec la prudence huguenote d’un temps d’Inquisition. Cela faisait trente ans et plus que j’étais farouchement anti-communiste, et le socialisme me répugnait tout autant. D’abord d’instinct – l’horreur de l’hypocrisie, et le goût de la liberté, sans doute – puis de façon plus réfléchie.
Je m’intéressais peu à la politique que Barre appelait « politicienne », mais de plus en plus à l’évolution socio-économique de la France.
L’un des grands moteurs de cette évolution, dont les effets étaient facilement perceptibles dès la fin des années quatre-vingt, était le flux excessif de l’immigration, immigration qui, au contraire des précédentes vagues migratoires, provenait de pays de cultures trop éloignées de la nôtre pour s’assimiler en masse – encore moins la féconder. Un peu de différence enrichit, trop de différence ne peut qu’amener la montée de l’intolérance, la radicalisation des esprits, le rejet de l’autre. Il y avait un taux critique à ne pas dépasser en terme de mixité ethnico-culturelle, taux au-delà duquel, invariablement, une société importée « fait société » à l’intérieur de la société d’accueil, avec toutes les conséquences prévisibles.

Un seul leader politique se montrait fermement critique sur ce sujet, on sait lequel. Sans même se préoccuper de ses capacités à diriger le pays, de ses pensées intimes ou même du bien-fondé des attaques qu’il subissait de la part du lobby immigrationniste (on sait maintenant ce qu’il en était), il était parfaitement logique, compte tenu du péril à venir, de lui apporter ma voix.
Ce que j’avais fait aux élections présidentielles de 1988, puis de 1995.
Je crois n’avoir confié cela qu’à un seul ami, de gauche naturellement, qui a difficilement digéré l’aveu. Mon explication ne l’a pas moins surpris: « J’ai horreur du racisme. J’ai voté pour Le Pen contre le racisme. »

Ce n’était pas une boutade.
Les années qui ont passé ne m’ont pas fait regretter mon vote de protestation. J’en suis plutôt fier aujourd’hui, douze ans après avoir quitté ce pays en voie de décomposition. La seule consolation aura été, pendant cette période, une certaine décongélation de la parole grâce aux médias alternatifs.

La droite inaudible


Donc, je n’avais pas voté, en 2002.
Il n’y a pas de bureau de vote par 15° de latitude Nord et 46° de longitude Ouest. Mais y en eût-il un, que je n’aurais pas hésité. Non seulement les événements confirmaient les prévisions, mais la hargne imbécile avec laquelle ce que l’on commençait à nommer « la bien-pensance » poursuivait le trublion frontiste devenait une seconde motivation. Il ne s’agissait plus d’une simple opposition politique, mais d’une haine viscérale, ne reculant devant aucun mensonge, aucune manipulation de l’opinion, pour diaboliser Le Pen, la « bête immonde ».
Il y avait là-dessous quelque chose d’effectivement diabolique, mais ce n’était pas Le Pen qui portait cornes et pieds fourchus.
Quant à la droite parlementaire, tétanisée, elle devenait inaudible, cédant à toutes les mises en demeure, définitivement perdue par sa lâcheté face aux puissants groupes de pression ; ceux qui dans le journal « Globe » « vomissaient la France des farandoles, des binious et de la bourrée. » ; ceux dont on se demandait de plus en plus ce qui les faisait agir, dans quel but…

L’aveu


Donc, les enfants de… (appelons-la Bertrande) manifestaient, aussi enthousiastes que peuvent l’être des jeunes bien endoctrinés. On a vu ça tant de fois, à Nuremberg comme à Moscou.
Ma réponse, proférée du ton vague de quelqu’un qui voudrait bien qu’on parle d’autre chose – des Tobago Cays, par exemple, de ses eaux cristallines, d’un barbecue sur la plage – n’eut pas l’heur de pleinement satisfaire Nicolas, qui me pressa de questions, sa barbe blanche et bien taillée commençant à se hérisser. « Toi, au moins… ».
Il commençait à me gonfler sérieux. Le droit de vote est un droit fondamental, et c’est une des rares libertés qui nous reste. J’avais le droit de voter pour qui je voulais, et pas seulement pour les candidats officiels désignés par la nomenklatura.
Je dois dire aussi que j’ai horreur du mensonge. Soumis au feu de mises en demeure de plus en plus directes, que je ne pouvais esquiver, j’ai fini par avouer. « Oui, ça m’est arrivé, autrefois… ».
La suite dépassa ce à quoi je m’attendais. Nicolas se dressa, comme mordu par une vipère. Il ne pouvait rester une seconde de plus à la même table qu’un suppôt de Lucifer. Il ordonna à sa compagne de le suivre sans délai.
Vociférant de telle sorte que tout le restaurant ne put ignorer qu’il y avait parmi ses clients une brebis galeuse, un abominable lepéniste, il alla s’installer à l’autre bout de la salle, rouge de colère et raide comme la statue du commandeur.

On ne discute pas avec les extirpateurs du Mal, et j’abandonnai l’espoir de le faire.
Au fond, la scène était assez grotesque pour prendre le parti d’en rire. Je ramenai à terre les valises de mes invités, qui allèrent sans doute louer dans un bon hôtel un logis plus confortable que celui que je pouvais leur proposer sur mon petit bateau.

Cordon sanitaire


Je ne les ai jamais revus, et jamais reçu de leurs nouvelles. Ce qui était à prévoir.
Je classai l’affaire ( pas si bien que cela, la preuve en est cette « confession » qui ressort onze ans plus tard).
Tout juste ai-je appris, quelques semaines plus tard, que Nicolas, de retour en France, avait fait le tour de nos relations communes pour les avertir de mes nauséabondes opinions, et qu’il convenait d’éviter de fréquenter un individu de mon triste acabit. Le coup du cordon sanitaire à petite échelle, en somme. Lilliput au pays des Soviets.
J’appris aussi que ma fille cadette avait été emmenée, entre les deux tours, pour manifester, à huit ans, par sa mère et son beau-père. En compagnie d’un grand verre de rhum, je l’imaginai, avec dans ses mains toutes petites, sa petite pancarte marquée « F Haine »…
D’où venait le vent de la haine ?

Je me dis que j’avais vraiment bien fait de quitter la France, et ce n’est pas le cours des événements qui me l’a fait regretter.
En Ile-de-France, 60% des naissances sont d’origine extra-européenne, chiffre en irrésistible progression.
Les enclaves ethniques s’agrandissent et se multiplient.
L’opinion nationale s’exaspère, jusqu’à rejeter en bloc toutes les personnes d’origine musulmane, tandis qu’à gauche, on s’enferre avec d’autant plus d’obstination que le réel lui apporte des démentis dans tous les domaines.
La dégringolade économique continue, jusqu’à bientôt toucher le fond.
La gauche, aux abois, s’imbécilise à pas redoublés, la féminisation des esprits et des « élites » poussant à la roue.

Ce pays était inguérissable.


J’espère que ma fille n’aura pas honte, devenue adulte, de sa petite pancarte. Elle n’était pas responsable. Ses « parents » non plus, d’ailleurs. Nicolas, pas davantage. La connerie est toujours excusable. L’ennui, c’est quand elle donne le « la », qu’elle veut faire la loi.

Je ne sais pas pourquoi, mais j’aimerais voir les derniers actes de la comédie.
Vulgaire curiosité, car les jeux sont faits depuis bien longtemps.
Bien longtemps avant qu’ait eu lieu cette pauvre anecdote, un certain jour de printemps 2002.

Prochain billet : Vaticinations à propos d’une cocotte-minute

4 commentaires:

  1. Bravo Passim, très bien écrit.....
    Je me rappelle moi de l'exaltée Taubira, sur un plateau de TV le soir du 21 avril 2002, furieuse, déclarant "je me dépèche de m'exprimer avant d'aller manifester...". Elle qui avait été, entre autre, responsable de la défaite de Jospin.....
    Roxane_77
    Un symbole, cette gauche arrogante, accusant les autres de leur propre turpitude...
    La vengeance étant un plat qui se mange froid, je me réjouis de voir tous ces bobos cocufiés admettre du bout des lèvres, maintenant qu'après tout un vote FN ......

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  2. Merci, Monsieur, d'avoir su mettre les mots sur ce qu'il faut bien qualifier de souffrance, ce sentiment d'être bannie de mon pays par ceux-là mêmes qui l'ont envahi, détruit, dénaturé , dépecé....

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    1. J'ai toujours pensé que les immigrés avaient d'excellentes "raisons" de venir dans cet Eldorado que représentait la France.
      Qu'aurions-nous fait à leur place ?
      Mais j'éprouve une aversion profonde à l'égard de ceux qui ont encouragé cette invasion.
      La liste serait longue...

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