dimanche 23 mars 2014

L'itinéraire d'un enfant martyr

Je croyais naïvement que le seul amuseur public, en France, c’était Dieudonné M’Bala M’Bala, tant Manu-les-valseuses lui a fait de publicité. Je me trompais. Il y en a d’autres, comme je viens de l’apprendre en lisant un livre à tirer des larmes aux yeux*. Les lecteurs de « Guatemala Magazine » ne connaissent sans doute pas un Français (de pure souche) nommé Stéphane Guillon ; un humoriste dont l’internationale célébrité n’a cependant pas franchi l’Atlantique.

L’addiction paternelle

Stéphane Guillon, né en 1968 dans la banlieue sordide de Neuilly-sur-Seine, a connu une enfance difficile entre une mère, modeste marchande de tableaux Avenue de Messine et un père dont l’économie était le triste métier. On imagine le dénuement de ce foyer.
Un père économe, mais surtout absent. Aucune communication : tous les matins, l’homme est rivé à son poste de radio. Il écoute France Inter. L’enfant, les yeux suppliants, aimerait recevoir un mot, un simple sourire. Rien. Le père est un addict de la radio publique.

L’enfant grandit. Adolescent, il rêve de devenir un héros, un cosmonaute, un grand savant… Mais un jour, il va au cinéma. Le destin veut qu’y soit projeté Elephant Man, le chef d’œuvre de Bram Stocker (ou de Franz Murnau, je ne sais plus). Rentré chez lui, il se regarde dans une glace et se recule, horrifié. Son dos voûté, ses genoux cagneux, ses yeux « en couille de loup » sous un front bas… Merrick faisait rire de sa laideur. Sa vocation est trouvée. Il sera comique professionnel.

Un cri de détresse

Ses deux ans à France Inter seront comme un grand cri de détresse. De même que les enfants multiplient les sottises pour attirer l’attention de géniteurs indifférents, Stéphane multiplie les incartades, les grossièretés, les insultes. Étrange relation d’amour-haine entre lui et le média, entre lui et ceux qu’il « dézingue » au micro ! Mais la psychanalyse explique le paradoxe apparent. « Dézinguer », en Français des bas-fonds, c’est tuer. Schlesinger, Jean-Luc Hees, Philippe Val, Dominique Strauss-Kahn, Nicolas Sarkozy, Éric Besson, Nicolas Hulot, autant de pères symboliques. Parfois, les victimes s’insurgent. Guillon, ivre de sa toute-puissance, réplique, riposte : ce dialogue avec le père, il faut l’entretenir comme un feu sacré. On le menace de violences physiques. Lui rappellent-elles les taloches paternelles, quand le petit Stéphane empêchait le vrai père d’écouter tranquillement la radio ?

Le cas Guillon ne pouvait laisser indifférent les lecteurs (et lectrices) de « L’Écho du Guatemala » (parution tous les semestres, 300 Quetzales, règlement par carte bancaire). Consciencieux, j’ai visionné des dizaines de sketches sur YouTube. C’est vrai qu’il ne manque pas d’abattage, le bougre ! (non, le bougre, c’est un autre).
J’ai sollicité un rendez-vous. On m’a mis en attente, sans doute le temps de demander à Muriel où se trouve le Guatemala, puis il m’a accordé cinq minutes entre un plateau à « C dans l’air », une invitation à TF1, son show, et le « Grand Journal » de Canal +. Enfin vient le moment tant attendu. L’émotion m’étreint.

Un sentiment de toute-puissance


- Illustrissime Stéphane Besson…
- Guillon, pas Besson.
- Disculpe. Vous avez soixante ans passés, l’âge des bilans. Vous tutoyez tout ce qui compte à Paris…
- Les gens célèbres se tutoient… Laurence Ferrari, Lolo, la classe absolue. Mougeotte, Arthur, Demorand, Fadela Amara…

(Je l’interrompt. Cinq minutes passent vite.)

- L’intimité avec les grands, vous la devez à France-Inter ?
- Cette belle maison… En 2004, mes portraits sur Canal commençaient à faire du bruit. J’étais déjà doté d’une belle petite réputation de langue de pute.
- Très vite, votre humour dévastateur secoue le macrocosme politico-médiatique…
- Un cataclysme… Une onde de choc… Un tsunami. Terrifiant pour l’égo ! Épuisant et grisant, de se retrouver au centre du jeu médiatique, sous le feu des projecteurs. Le risque dans ce cas-là est de se laisser envahir par un sentiment de toute-puissance.
- Cela vous vaut quelques jalousies ?
- Je fais clairement des envieux.
- On vous écrit, on vous insulte…
- J’avais une toute petite bite, j’étais impuissant, et c’est la grande misère de ma vie sexuelle qui me poussait à injurier.
- Tellement freudienne, cette allusion à la sexualité. Justement, revenons à votre petite enfance, ô combien révélatrice. D’où vous est venue cette passion pour France-Inter ?
- Cette belle radio… Cette grande maison qui a pensé à moi…

(Un moment d’émotion, que je respecte.)

- C’est mon père. Quarante ans qu’il n’écoute que ça. Tous les matins, il est vissé à son poste, impossible de lui parler, c’est la messe.
- Ce père sourd à vos cris silencieux, vous n’avez pu lui parler qu’en prenant le micro. C’est psychologiquement extraordinaire !
- Mon père, qui désespérait que son fils n’eût jamais dépassé la seconde…
- J’imagine son admiration, enfin conquise grâce à un travail accablant !
- Se remettre à écrire tous les jours, c’est un sacerdoce, mais est-ce que le jeu n’en vaut pas la chandelle ?
- Parlons donc de votre méthode de travail.
- C’est mon secret. Comme je ne suis pas doué, je noircis.
- Admirable simplicité, jointe à une immense modestie, conjuguée à une énorme puissance de travail. Et qui résiste aux encens de la gloire. Dès vos débuts…
- On me voit partout.
- Il y a le revers de la médaille… L’incompréhension. Elle vous fait souffrir, comme vous faisaient souffrir les silences paternels…
- L’incompréhension. S’il m’arrivait de faire une imitation, de camper un personnage, cela devenait souvent : Guillon a dit ci, Guillon pense que… J’aurais beau expliquer le principe du sketch, sa construction, sa genèse, je reste à vie le type ayant traité Aubry de petit pot à tabac.

(C’est le moment de rappeler aux lecteurs de « Guatemala International » que Madame Aubry est un personnage éminent de la gauche française.)

- Vos opinions politiques vous mettent de quel côté ?
- Du côté du manche.
- D’où le succès.
- Cinq cent mille connexions internet, des articles à la pelle, une réputation quasi-internationale !
- J’en suis la preuve admirative.
- La gloire.
- La contrepartie est d’attirer quelques jalousies, sans doute ?
- Je fais clairement des envieux. J’ai beau côtoyer le monde des médias depuis des années, l’absence totale d’amour-propre, de fierté et de sens moral me stupéfie toujours. C’est bien crade d’aller voir une mère en cachette…
- J’en reviens à vos opinions politiques. France Inter, pour beaucoup d’observateurs, c’était le saint des saints de la gauche. Son patron est, selon vous, un bon soixantuitard…
- Qui ne joue jamais au chef, sauf si l’on conteste son autorité.

La boule puante de l’antisémitisme

- Alors ?
- La guerre fut totale, la haine incommensurable… Une si belle radio !
- On vous a décrit comme partisan, sectaire. On vous a même accusé d’antisémitisme.
- Des attaques crasses et nauséabondes. Mes beaux-enfants sont juifs. Val voit des antisémites partout. Chaque fois qu’il doit éliminer quelqu’un, il dégaine cette boule puante. Il s’en était servi contre Siné.
- Même les journaux situés à gauche vous attaquent…
- Pourquoi si peu de bienveillance, quand ce sont des journaux a priori plus proches de nous ?
- Pourquoi, en effet ?
- Je pense que le fait que nos billets d’humeur aient été aussi écoutés a fait naître une forme de jalousie non avouée. Des milliers de gens se ruaient chaque matin sur nos chroniques, à Porte et à moi-même, et les commentaient au bureau…
- Le succès rend envieux.
- L’homme le plus puissant de France…
- Vous parlez du Président de la République, sans doute ?
- Me qualifier d’homme le plus puissant de France… Cette missive d’Alain Minc en dit long sur l’inquiétude que je suscitais auprès du pouvoir en place.
- On vous a daubé sur vos vacances dans un cinq étoiles…
- L’humour…
- Sur vos émoluments.
- L’humour…
- Sur les deux cent mille euros d’indemnité de départ.
- L’humour…

(Stéphane Guillon répète une nouvelle fois « l’humour » et me dévisage étrangement. Je m’empresse de prendre congé.)


Toutes les « réponses » de Stéphane Guillon son tirées de son livre : « Je me suis bien amusé, merci », chez Points.

1 commentaire:

  1. Beaucoup de travail pour un personnage assez insignifiant.

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